Art #12

Des poignées de tiroirs, des anglais, un archange et une balance, rien que ça.

TL; DR: “époque victorienne” = “traditionnel” = “aucune idée mais ça a l’air vieux”

Tout commence dans une boite poussiéreuse oubliée dans les recoins d’un grenier sombre.

Ceci est une poignée. Une poignée sale et rouillée mais pleinement fonctionnelle.

Lui redonner un meilleur aspect a été assez facile avec un peu d’huile de coude et de la laine d’acier.

Maintenant qu’elle va mieux, de nombreuses possibilités s’offrent à elle ainsi qu’à sa soeur jumelle.

Maintenant qu’elle va mieux, de nombreuses possibilités s’offrent à elle ainsi qu’à sa soeur jumelle.

Toutes rutilantes qu’elles soient, je reste un peu sur ma faim. J’ai besoin d’en savoir plus sur leur origine et leur petite histoire. Il semble que personne ne se souvienne de quoi que ce soit en ce qui les concerne. Des idées, oui. Des certitudes, non. Pas d’indications sur leur emballage, pas de date à laquelle quelqu’un se souvienne les avoir vues. Presque une apparition spontanée !

Que faire dans ce cas là ?

J’ai toujours trouvé que le plus simple était de tenter de trouver des pièces identiques et de remonter le fil de l’histoire par ce biais. Une recherche rapide sur le net nous apprend très vite que ce type de poignée est très répandu, qu’il s’agit de poignées de tiroirs, décrit comme de style “traditionnel” ou “victorien” (pour la partie anglophone). Il a l’air d’en exister une infinie variété de modèles, encore produits par des fonderies tout autour du globe pour des prix très raisonnables.

Parfait, me suis-je dit ! Retrouver l’histoire de ce type de poignée sera facile si c’est aussi répandu !

Ma naïveté est sans borne.

Puisque “tradionnel” manque de précision calendaire, essayons de chercher du côté de l’angleterre victorienne, soit entre 1837 et 1901. Après avoir épuisé les ressources en ligne du V&A museum sur le sujet, force m’est de constater que rien ne semble corroborer cette datation. Les poignées de tiroir cette période sont certes très diverses mais plutôt de cet ordre: ornées, fines et très décoratives. Les plus proches de notre modèles que j’ai pu trouver sont ces modèles sobres, simples et fonctionnels.

Bon.
Retour à la case départ et aux pièces elles-mêmes. Sans correspondance historique indiscutable, nous entrons maintenant dans les conjectures et les hypothèses.

Que voyons-nous ? Un décor de coquillage orné sur une poignée semi-cupulaire en métal plein. Des poignées lourdes et solides, virtuellement indestructibles comme outils pour ouvrir et fermer des tiroirs même de façon intensive.

Du métal plein?
Très certainement de la fonte de fer.

C’est beaucoup de métal pour une poignée qui peut être réalisée avec d’autres matériaux ! Beaucoup trop pour une production antérieure à l’industrialisation de la métallurgie à grande échelle. Le métal reste très cher avant le tournant du XIXeme siècle et le développement des hauts fourneaux. Ce n’est qu’après ce moment que les coûts baissent substantiellement et que des pièces simples comme ces poignées sont produites en grande série. La fonte de fer et les object moulés sont parmis les plus abordables alors.

Si cela vient conforter la datation victorienne, cette idée ne la limite que dans la deuxième moité du XIXème siècle et étend la zone géographique de production possible à … partout où il y avait une industrie sidérurgique.
Adieu Royaume-Uni, bonjour planête ou peu s’en faut.
Nous piétinons.

Le décor est intéressant. Tenter de déduire quoi que ce soit d’un élément iconographique est un exercice périlleux et les résultats doivent toujours être pris avec un grain de sel. La coquille Saint-Jacques est un motif courant dans l’histoire de l’art européenne. Iconographiquement liée, entre autres, aux cultes chrétiens entourant les figures de Saint Jacques le Majeur et de l’archange Michel. Ce dernier est peut-être celui qui pourrait nous éclairer.

Il y a sans doute un jeu de mot à faire mais je ne suis pas en verve ce matin.

Le culte catholique autour de la figure de l’archange Michel en a fait un saint patron de différentes causes et professions dont les chevaliers et – roulement de tambour- toutes les professions qui utilisent une balance, de par son rôle psychostasique (pesée des âmes).

Une nouvelle recherche sur internet avec les mots clés “meubles de métier” nous montre ce que nous désespérions de trouver: nos chères poignées sur des meubles anciens ! Un rapide tour d’horizon semble déterminer une provenance plutôt française mais il faudrait sans doute plus d’éléments pour en être certain. Elles sont présentes, sous une forme ou une autre, sur des meubles de tous types de commerce depuis la fin du XIXème jusqu’au milieu du XXème, avec comme point commun l’utilisation d’une balance (épicerie, boucherie, graineterie, pharmacie etc.).

Nous avons peut-être commencé à lever le voile sur l’histoire de ces pièces ?

Si l’un d’entre vous, chers lecteurs, dispose d’information sur ce type de pièces ou si vous avez, vous-même, ce genre de trésor dans vos collections, n’hésitez pas à nous en faire part !