Art #13

Feux intérieurs (3D)

Nous en savons un peu plus sur l’histoire de l’une des émeraudes de l’impératrice Catherine II de Russie. Maintenant, pour le sport, tentons de modéliser cette pierre dans chacun de ses états historiques connus.
Comme il s’agit d’un exercice pour débuter, et que le net regorge d’informations par des personnes bien plus compétentes en la matière, voici les grandes lignes de mon cheminement aussi erroné soit-il !

Une table, une couronne et un pavillon : toute une histoire de pans coupés

Commençons par un peu d’observation et une touche de vocabulaire.
Les pierre fines, semi-précieuses et précieuses sont décrites selon une topographie précise qui est valable quelle que soit la façon dont elles sont taillées. Vous allez voir, c’est simple et efficace.

Anatomie d’une pierre fine taillée

L’angle que doivent former les facettes mises en rapport avec la taille de la pierre sont un sujet de recherche constant, sur lequel les intelligences artificielles ont aussi été mises au travail.
Dans la mesure où je ne peux travailler que d’après des gravures, des descriptions d’archives ou des photos, il va falloir accepter un certain nombre d’approximations.

Souvenez-vous, la pierre dans son état de 1874 est taillée de façon rectangulaire. Si l’on s’en tient aux tailles “classiques”, il s’agit soit d’une taille rectangulaire ou d’une taille “Émeraude”. Ou bien était-ce une variation sur l’une ou l’autre ?
Rappelez-vous la broche de l’impératrice ressemblait, peut-être à cela :

Les coins de la pierre n’ont pas l’air coupé or c’est une des caractéristiques de la taille “Émeraude”, ou “pans coupés”. Il semblerait donc que la pierre possédait une taille rectangulaire classique. Cependant, la taille de la table est plus importante que sur les modèles théoriques.

L’émeraude est maintenant retaillée en forme de poire. Voici une vue des deux tailles “théoriques” mises l’une à côté de l’autre.

On peut voir la présence d’un relief en baguettes sur le revers de la taille rectangle et l’étoilage du pavillon de la taille en poire, jusqu’à la collette.
image tirée de : https://www.christies.com/lot/lot-the-imperial-emerald-of-grand-duchess-vladimir-6199493

La couronne semble présenter une conformation classique pour une taille en poire. En revanche, la transparence du pavillon de la pierre laisse entrevoir une succession de plans en baguette qui ne sont pas dans les canons de la taille en poire ! Ah ha !

Peut-on supposer que le lapidaire a réutilisé une partie du pavillon de la taille initiale ? C’est probablement le cas. Le retaillage d’une pierre de cette importance tente certainement de conserver le plus de matière possible.
Remarquons au passage le jardin de cette émeraude (ses inclusions si vous avez oublié le premier article sur le sujet) et sa teinte tirant très légèrement vers le jaune. Une émeraude russe qui serait tirée d’une mine colombienne ?

La culasse toute entière a l’air modifié par rapport à la forme théorique. La colette n’est pas en pointe mais en baguette, autant que l’image le laisse entrevoir.

Et la modélisation dans tout ça ?

Le cas de cette émeraude m’intéresse tout particulièrement comme sujet d’exercice car il met en lumière deux choses essentielles dans le travail de modélisation numérique : la forme et son éclairage.

Il ne vous aura pas échappé que les pierres précieuses et semi-précieuses sont transparentes. Elles laissent entrer la lumière et la restitue. C’est même là que réside tout l’art du lapidaire : savoir utiliser au mieux les rayons entrant par la table de la pierre pour les réfléchir en son sein par le jeu des facettes entre elles. Un vrai feu intérieur !

Grâce au progrès des moteurs de rendu de modélisation numérique, les rayons de lumière virtuelle se comporte de plus en plus comme des rayons de lumière réels. Pour avoir un rendu le plus historiquement crédible possible, il va falloir imiter la forme réelle au plus près sinon les pierres n’auront pas les mêmes reflets que sur les images archives et l’illusion ne marchera pas.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à regretter mon choix de modèle. Mais il était trop tard, j’étais déjà lancé. ..

Commençons par la version 1874 de l’émeraude : une taille rectangulaire, simple. D’arpès les documents d’archives, la table semble large et il y a deux rangs de baguettes sur le tour de la courronne. Nous n’avons pas de vue de profil donc les dimensions du rondiste sont une hypothèse fondée sur des cas théoriques.

La version actuelle de l’émeraude est plus complexe à projeter. Nous ne disposons que d’une seule vue, de face. Il va falloir faire preuve de créativité ! Nous avons vu que la forme tient à la fois de la taille en poire et de la taille rectangle. Il nous faut donc commencer par imaginer une chimère liant les deux formes le plus harmonieusement possible. Nous savons que l’émeraude a perdu du poids en changeant de forme, environ 31 carats. Ce que nous ignorons, c’est la répartition de ces carats perdus sur le rectangle d’origine.

Pour partir sur des fondations stables, j’ai choisi d’imaginer que les formes entraient l’une dans l’autre parfaitement alignées, avec une réduction de taille lors de création de la poire.

Quelque chose comme cela:

Puisqu’il s’agissait de se débarasser d’inclusions trop gênantes, il est possible qu’une toute autre conformation ait été choisi. Les archives ne sont pas assez précises pour savoir où étaient ces inclusions.

Vous êtes toujours avec moi ? Continuons !

Après un certain nombre d’essais et de ratés, voici une des chimères qui semble le mieux correspondre à ces critères.


L’angle des baguettes de la culasse avec la table reste incertain et c’est malheureusement lui qui va décider de la direction des reflets. Il nous faudra peut-être le modifier par la suite lors de la mise “en couleur” de la pierre.

Couleur, reflexions et réfrigence

Il nous faut maintenant passer à l’étape délicate de la creation d’un materiau imitant le plus possible celui de l’émeraude, de sa couleur à son jardin en passant par sa transparence.

Une recherche sur le net offre de nombreux exemples à suivre pour créer un matériau (“shader” ou “texture”) de type “émeraude”. Comme c’est un exercice, j’ai tenté de le créer ex-nihilo, pour essayer de comprendre le plus de chose possible. Autant vous le dire tout de suite, ça n’a pas été un franc succès. Les résultats manquaient de profondeur, de transparence; le jardin manquait ou était trop présent. Je suis donc revenu bien vite aux conseil avisés d’internautes mieux aguerris à cet exercice.

Le meilleur exemple que j’ai pu trouver est celui de M.Pilon, que j’ai tenté d’adapter à la situation. Le résultat est encore loin d’être parfait, mais cela m’a permis de découvrir des propriétés dont j’ignorais l’existence (et qu’il va me falloir du temps pour comprendre !). J’ai aussi appris que trop de scintillements sur un écran donnaient mal à la tête !

Voici quelques uns des résultats obtenus au cours de mes tribulations:

J’ai finalement opté pour la variation “C”et j’ai essayé de la retravaillé pour obtnir les nuances de couleurs et le jardin de la pierre retaillée.

Il faut garder en mémoire l’importance joué par la lumière lors de la prise de vue de l’image de référence et sur laquelle nous n’avons pas d’information, uniquement des hypothèses. Par ailleurs, cette même image a sans doute été retouchée en post-production.

Pour le moment, nous obtenons les deux pierres virtuelles suivantes:

On mélange le tout

Maintenant, nous pouvons illustrer le passage de l’une à l’autre !

Après toutes ces aventures, vous avez gagnez le droit d’aller vous reposer un peu !
Aller regarder la peinture sécher sur un mur gris, je ne sais pas pour vous mais, moi, là tout de suite, ça me tente beaucoup …